Le Bossu de Notre Mada

Être un zébu n’est pas chose facile. J’en sais quelque chose puisque j’en suis un. On use et abuse des zébus en leur faisant traîner les charges les plus lourdes, on les fouette, et parfois même on les tue pour leur viande.  Mais bon, tout cela n’est ni pire ni meilleur que ceux que vivent les hommes. Et puis, je ne suis pas un zébu comme les autres. Je suis un zébu de compétition. Un zébu qui doit faire gagner à mon maître le prix de la plus belle bête dans un concours. Un concours dans lequel toutes les autres races défileront et seront jugées pour leur prestance. La seule chose que je ne supporte pas, c’est justement ce qui fait de moi un zébu : ma bosse. 

Mon maître a fait venir des spécimen d’une autre race, d’un pâturage par-delà la mer. Ils viennent d’Andafy, comme il dit. Ils sont aussi destinés à être exposés dans des salons et des foires, et ils doivent m’apprendre comment me tenir et avoir la chance de gagner le concours. Plus musclés, le poil plus doux et surtout, ils n’ont pas de bosse. Ben oui, les hommes rient des bossus. Je le sais aussi parce que j’ai entendu les enfants de mon maître raconter l’histoire d’un bossu, carillonneur dans une cathédrale, qui a eu le malheur de quitter les tours de sa demeure pour aller se mêler aux autres hommes de la ville. Ils l’ont rejeté évidemment et ont ri de lui, je n’ai jamais su la fin de l’histoire mais j’imagine qu’elle ne se termine pas bien. 

Puis un soir, bien décidé à me débarrasser de ma bosse, j’en ai parlé à mes congénères.  

« Je veux qu’on m’enlève ma bosse », leur dis-je.

Après leur avoir expliqué à quel point c’était disgracieux et surtout inutile, je n’ai eu droit qu’à des regards indifférents puisque je n’étais qu’un nanti pour eux, un privilégié. Je n’ai pas besoin de la bénédiction d’un troupeau de zébus destinés à être abattus pour leur viande pour faire ce que je veux de toute manière. Demain, je demanderai au sorcier, qu’ils appellent Véto, de m’enlever la bosse sans douleur. Fort de cette idée, je m’endors en faisant un rêve dont je ne me souviendrai sûrement pas. 

Le lendemain, j’en parle à Véto. Il est d’accord mais il me conseille de faire l’opération juste avant le départ pour que le maître ne s’en aperçoive pas. La nuit avant le départ, le maître va vérifier les bêtes une dernière fois puis les mettre dans un box individuel. Ensuite, il ne les verra plus avant le grand jour, puisque les règles du concours sont claires. Les propriétaires ne sont plus autorisés à voir leur bête après qu’elles aient été mises dans le box, en partance pour le bateau. Il faudra juste accompagner chaque bête d’un document qui précise son régime alimentaire et toutes les autres dispositions nécessaires. 

J’attends donc le grand soir et juste après que mon maître m’ait mis dans le box, j’appelle Véto qui s’était caché bien avant. « Ce sera sans douleur », m’avait-il dit et il a tenu parole. En moins de temps qu’il faut pour le dire, ma bosse a disparu et je remerciais Véto, pour le laisser s’échapper en douce. Dommage qu’il n’y ait pas un miroir dans le box où je puisse m’admirer, maintenant que je ressemble à ces autres et avoir toutes mes chances sans ma bosse horrible. Le voyage pour le concours est encore long, aussi je décide de me reposer. 

Nous y sommes, je suis arrivé au lieu du concours et je suis tout excité. Je vois à travers les barreaux de mon box les autres concurrents et ma confiance en moi est revenue quand est partie ma bosse. Les organisateurs me traitent très bien et ils ont même apposé une inscription sur mon box : « Zébu de Madagascar ». Quelle fierté tout de même, je vais leur montrer que je suis encore plus beau que tous ces autres. Le jour du concours approche à grands pas. Mon maître n’en croira pas ses yeux, tout comme les juges.

Le grand jour est arrivé, j’entends des voix vociférer les qualités de chaque bête qui défile devant les juges. Certains crient « espèce noble », d’autres « race rare », et ainsi de suite. Puis, j’entends enfin que c’est mon tour. Pendant que j’avance vers le podium, le présentateur crie dans son micro : 

« Maintenant, nous allons découvrir ce qui est sans doute un des prétendants les plus sérieux au titre suprême. Une force incomparable si ce n’est à celle du taureau, une race qu’on ne voit qu’à quelques endroits de la planète seulement, avec une qualité qu’aucune autre ne possède. Ce qui fait de lui le spécimen le plus différent de ce concours. Je vous présente le zébu de Madagascar… ».

Je sors de l’ombre et je suis aveuglé par les lumières. La voix continue : 

« … et sa bosse légendaire ! ». 

Puis quand ils me voient enfin, quand je les vois enfin, d’autres murmurent où est ma bosse. J’en vois certains commencer à rire, et à dire que j’étais le zébu le plus vache de l’histoire puisque je ne suis ni un zébu ni un boeuf maintenant. Puis, je vois mon maître médusé puis avoir les larmes aux yeux. J’imagine que mes camarades restés au pays doivent bien rigoler devant la télé. Je n’entends plus que ces rires, de plus en plus forts. C’est devenu un cauchemar, je veux me réveiller, non, cela devait se passer autrement, c’est un rêve. Puis, je me réveille. 

Quel horrible cauchemar. Tout ceci n’était donc qu’un rêve. Non, je ne parlerai pas à Véto demain. Si je gagne ce concours, je le ferai avec ma différence. Cette bosse que peu possèdent. Dorénavant, je l’arborerai fièrement parce qu’elle fait de moi un zébu de Madagascar.

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