Extrait du journal d’un adolescent accusé d’avoir immolé sa copine dans la cour du lycée

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Avengers Infinity War-naque

Illustration: Hery Bezara

Inutile de le comparer à un autre origin story de Marvel, il est ou devait être à part. La correspondance est plutôt à chercher auprès des deux premiers Avengers (respectivement globalement bon et moyen) et de l’excellent Captain America Civil War. Je suis tout de même content que ce soient les frères Russo qui le réalisent, ils ont été les seuls à véritablement proposer quelque chose de différent dans la mise en scène (cf la violence relativement inouïe dans Winter Soldier) et les thèmes moraux (le débat assez crédible sur l’utilisation responsable d’une force de frappe dantesque pour Civil War) développés dans les films Marvel. Infinity War est un cross-over qui fait le job dans l’ensemble, même s’il n’impressionne que trop rarement. Je ne vais pas revenir là-dessus, on y passe un bon moment, la raison à un Thanos nuancé et un scénario qui privilégie le fun.

Ce que je déplore est cette fin totalement ridicule, digne des cliffhangers moisis de ces séries TV comme il en pullule. Promis comme étant une apothéose à cette attente insoutenable, l’épilogue partiel de toute la construction d’un univers scénaristique, ce film est une insulte à sa propre communication. Ce n’est pas tant la présence d’un cliffhanger au fond, c’est sa nature puérile et trisomique qui rend ce film profondément banal. Je vois déjà les comparatifs avec les néo-slashers scénaristiques que sont The Walking Dead ou Game Of Thrones, qui seraient des exercices cruels parce que personne n’est épargné. Mouais, on a connu mieux comme cruauté, il n’y a qu’à se plonger dans les films de genre européens pour voir qu’on n’a pas besoin de trucider beaucoup de monde pour marquer au plus profond de la chair. Bref, il n’y a rien de bien choquant dans cette fin, sauf peut-être son essence qui se veut roublarde. Il existe des cliffhangers finaux qui intriguent mais qui ont le don de terminer partiellement une saga ou un film de manière satisfaisante. Je pense à la trilogie The Dark Knight, aux nombreux cycles X-Men qui ont proposé des fins ouvertes mais dont on n’a pas forcément envie de connaître la suite, même si nous en aurons encore et encore. Avoir annoncé Infinity War comme la première partie de cette apothéose aurait été moins choquant pour moi. Comme les fins de Hunger Games ou de Harry Potter. Mais là, non, nous sommes en train d’assister à une prise de pouvoir des canons de la TV sur les grands écrans. Ce n’est rien de plus et rien de moins qu’un feuilleton à renforts de têtes connues et de destruction massive. Même la mise en scène est hybride, cache-misère et indigne d’une fresque épique où les plans larges doivent impressionner dans une scène de bataille et les plans serrés utilisés pour une immersion. Cela dit, l’action reste généreuse et c’est déjà ça. Évidemment que je regarderai la suite, évidemment que je suis un hater dépendant de cet espoir que je verrai enfin les successeurs d’un Logan, d’un The Dark Knight, d’un Hellboy, d’un Spiderman, d’un Watchmen, d’un Blade. Même s’il faut subir un strip-tease avec contact et être récompensé par une pénétration sans orgasme.

Note: la moitié des Pierres d’Infinité.

Illustration: Hery Bezara

Enfin un film exclusivement noir qui n’est pas une comédie ou un drame du ghetto

Black Panther est un très bon Marvel. L’absence des tares insupportables comme ces guests qui s’invitent doivent y contribuer, puisqu’aucun sauveur blanc plus bankable ne vient rompre le ton. Ici, il n’y a que des Noirs qui sauvent des Noirs, que des Noirs qui trahissent des Noirs, que des Noirs qui viennent nuancer le film. Mais revenons aux attentes.

Comme d’habitude, même dans les pires Marvel, la production design en général est d’un niveau supérieur. Je n’avais même pas l’intention de regarder ce que je présumais être un énième attrape-nigaud précédé de qualificatifs dicté par une complaisance envers les films Marvel. Sous prétexte que ce sont des blockbusters, on devrait ne pas s’offusquer d’un scénario manichéen, de clichés dérangeants et d’humour à deux balles. NON, ce sont justement ces blockbusters ultra-attendus qui doivent éduquer un peu plus parce qu’ils seront vus par le plus grand nombre. Wonder Woman aurait pu être la prochaine ode à la girl power après Alien, Thelma et Louise ou bien d’autres encore, surtout après la vague de thématiques féministes qui inondaient Internet ces deux dernières années. C’est donc avec méfiance que je voyais le trailer normal de Black Panther, qui semblait surfer sur la hype de la représentation des « minorités visibles ». Il surfe bien sur cette vague mais le fait d’une manière totalement crédible. Jusqu’au choix du réalisateur, qui avouons-le n’est pas le plus sexy des noms sortis de la boîte même après Creed. Surtout pour un film aussi important. Quand on pense cause noire, des Spike Lee, des John Singleton, des Steve McQueen, des Jordan Peele viennent en tête mais aucun d’eux n’auraient été consultés ni n’auraient accepté d’ailleurs. Jordan Peele, peut-être. Je disais donc crédible. Parce que nous sommes loin du film racial larmoyant oscarisable, de la comédie eddiemurphiesque débile, du drame social misérabiliste. Pour être totalement en phase avec la tendance, nous sommes dans un film d’action dans tout ce qu’il a de plus normal mais il n’y a que des Noirs et ils ne sortent pas des blagues cool toutes les 5 minutes (n’est-ce-pas Will Smith et Martin Lawrence dans Bad Boys ?). En plus de se fendre de décors franchement bluffants, ce pour quoi nous sommes venus nous est servi. Je regrette juste que le coté arts martiaux entrevu dans Captain America Civil War soit oublié dans Black Panther. Qu’importe, l’essentiel des scènes d’action sont correctes, avec un applaudissement pour la poursuite à Busan, précédée du clin d’oeil à la mythologie James Bond avec le choix de l’armure et Q, et la scène du casino inspirée de Skyfall. Le combat final est un poil décevant parce que le souffle épique n’y est pas, mais c’est du chipotage. Le film est déjà excellent comme il est. Un petit détour par le score énorme de Ludwig Göransson, qui s’éloigne des thèmes pompeux pour donner une musique d’ambiance avec un travail magnifique sur les percussions et les voix. La soundtrack, elle, est plus conventionnelle avec des artistes black du moment, Kendrick Lamar, The Weeknd, SZA entre autres. Mais elle a le don de prolonger l’expérience avec des chansons écrites pour le film ou en rapport direct avec ce dernier.

Le scénario et les choses qui le soutiennent ne sont pas en reste. Une sérieuse réflexion sur le protectionnisme rend l’histoire plus ancrée dans la réalité, avec ce thème d’ouverture ou non des frontières. Même l’antagoniste principal est loin d’être un bête opposé du héros, qui est moins interessant pour le coup. L’idée géniale est la nuance des personnages comme toujours. Killmonger est compréhensible et légitime dans ses motivations, Black Panther est égratigné dans son mythe parfait par l’erreur originelle qui fait tourner le film. Le seul personnage qui me gêne est celui de Martin Freeman. Quel intérêt y avait-il de choisir un blanc ? Sauf pour la scène où on le somme de la fermer parce qu’il est blanc (?), une des meilleures et rares blagues du film. C’est maigre comme justification du choix. Cette manière de faire cohabiter une Afrique indépendante et prospère mais qui doit s’ouvrir au monde, ne serait-ce que pour aller débusquer ses ennemis et exister sur la scène internationale est à l’image de cette dualité schizophrène que nous montrons chaque jour sur les réseaux sociaux. Je suis bien étant seul mais j’ai besoin de vous montrer que j’existe. Il est juste dommage que le Wakanda doit être un pays imaginaire, mais là ce n’est pas la faute du film. Mais dans l’ensemble, ce qui fait que c’est un vrai film de Noirs, c’est que si on aurait changé tous les personnages par des Blancs, le film n’aurait pas marché de manière aussi authentique. Je m’explique, je vois parfois des journalistes dire que La Vie d’Adèle, The Handmaiden, Brokeback Mountain sont des films gays ou lesbiens. Parmi les 3, La Vie d’Adèle est le seul qui ne peut pas être qualifié de lesbien. Puisque même si un des personnages principaux aurait été mâle, cela n’aurait strictement eu aucune incidence majeure sur le scénario, cela resterait une très belle histoire d’amour. Tandis que dans les 2 autres, changer le sexe d’un des personnages aurait chamboulé toute l’histoire. Bref, voilà pourquoi Black Panther est un film de Noirs. Parce que l’histoire serait tout autre si on avait mis moins de mélanine chez les personnages.

Quand le générique de fin apparait avec les notes de All The Stars de Kendrick Lamar et SZA, j’ai eu l’impression d’avoir assisté à une petite révolution, qui sera sans doute bafouée par Avengers Infinity War. Un grand cri d’espoir et d’appel au rêve pour l’Afrique émergente, signée par une des plus suprémacistes firmes de divertissement conventionnel au monde. Chapeau bas.

Et Lundi devient facile

Ne faites rien ce lundi sans avoir lu ça. Lundi peut devenir autre chose qu’une sinécure. Il peut devenir merveilleux grâce à cette très courte histoire.

Ils croyaient tous aux contes de fées et à leurs préceptes. Ils pouvaient faire en sorte que Lundi et sa mauvaise humeur deviennent un jour comme Vendredi et son euphorie, juste avec leur conviction et par la force de la pensée. Ils embrassèrent Lundi pour qu’il se transforme en Vendredi. Ils entendirent juste Lundi murmurer:

– Merci beaucoup mais dans les contes de fées, « Il était une fois » n’est qu’un subterfuge pour dire « Il n’était jamais ».

Point n’est besoin de vous dire qu’ils ne vécurent pas heureux et qu’ils n’eurent aucun enfant.

« Retomber amoureux » (Chimène Badi) du métal qu’on aime.

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Ceux qui n’aiment pas le métal peuvent sauter au paragraphe suivant. Judas Priest n’est pas le groupe parfait. Même Iron Maiden, qui s’en rapproche le plus, avec une période creuse très limitée, n’est pas le combo ultime à cause de sa batterie qui manque presque toujours de folie.  Encore moins Pink Floyd écrasé par David Gilmour et Roger Waters alors que Rick Wright est le dépositaire du son Pink Floyd avec Gilmour. Ni Megadeth où là encore la batterie et la basse ne font office que de décors aux formidables guitaristes qui se sont succédés. Black Sabbath non plus avec sa batterie (encore) trop anonyme, mais c’est une autre histoire: Black Sabbath n’a pas cette technique foudroyante à l’exception du riff master Tony Iommi. Black Sabbath est un maelstrom massif où la rythmique ne sert qu’à rythmer. Judas Priest souffre aussi de ce syndrome de la batterie passe-partout. Comme vous le savez évidemment, j’adore ces groupes sans pour autant les trouver parfaits. Metallica non plus, avec le leader qui éclipse et explique tout le reste, comme le monolithe noir de Kubrick dans A Space Odyssey, avec sa batterie surcotée. Seul Kirk Hammett  surnage un peu en marge du dieu James.

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Ceux qui n’aiment pas le métal mais qui aiment les anecdotes peuvent lire ce paragraphe. Et c’est là que j’ouvre une parenthèse nostalgie concernant ce groupe qui est devenue une blague. J’ai découvert le métal avec Metallica et Master Of Puppets. La seule pochette m’a convaincu de l’acheter (enfin, j’ai tanné ma mère pour l’acheter) sans ne rien savoir de qui était ce groupe qui avait un logo rocailleux totalement démentiel, sur la pochette qui représente ce marionnettiste qui tire les ficelles de la mort. Imaginez un pré-ado bègue à l’époque, qui découvre un écho à sa manière de répéter les syllabes pour dire un mot. Un écho qui se manifeste par cette redondance, de riffs qui arrive à passer un message et qui surprend par les breaks ou les plages plus calmes. C’est d’ailleurs ce titre qui m’a poussé vers les contrées plus progressives du métal, cherchant à retrouver cette dualité lourde et aérée. Ah le titre Master Of Puppets, modèle de construction mélodique et véritable mentor auditif pour moi. Cette rage qui se transmet de manière virale, Louis Pasteur s’en retournerait dans sa tombe. Ce geste naturel du headbang que cet ado fait alors qu’il trouvait ce geste tout bonnement ridicule quand il tombait sur des concerts à la TV. Ces grimaces en fermant les yeux à l’écoute du pont mélodieux de Master of Puppets, tic que j’ai toujours et qui fait rire ceux qui me voient le faire. Metallica m’a ouvert les portes des albums plus anciens de ces groupes, et surtout de leur période 70s et 80s. Il y a dans le métal d’origine une revendication très ferme, rigoureuse qui peut s’apparenter à la violence. Une culture parallèle teintée de choses plus épiques, plus sombres, plus sociales et plus théâtrales aussi. Il faut dire qu’il est né à Birmingham, ville sidérurgique et métallurgique d’Angleterre avec Black Sabbath et Judas Priest vers la transition entre les 60 et les 70s. Voyez qu’il n’y a aucun hasard, les sons répétés d’un riff sont juste les réminiscences du fer qui frappe le fer dans une ville où cette industrie faisait vivre des familles. Iron Maiden l’a transcendé un peu plus tard en le rendant plus mélodieux. Le groupe parfait donc, ce serait Led Zeppelin et Deep Purple, les deux monstres qui ont posé les bases de ce qu’on appellera le hard rock. Parfait parce qu’aucun instrument n’est éclipsé par le duo chanteur guitare. Queen les talonne de près. Leurs sections rythmiques basse batterie est une des plus virtuoses de tous les temps, bonifiée par le charisme technique des guitares et des voix. Cette parenthèse fermée, revenons à Judas Priest.

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Ceux qui n’aiment pas le métal peuvent sauter aut paragraphe suivant. Leur dernier album Firepower est une leçon de ce que doit être le métal pour moi. Les derniers albums de metal qui m’ont impressionné sont Nostradamus du même Judas priest, Underworld de Symphony X,  Phantom Antichrist de Kreator. Mais ils n’étaient que des évolutions d’un genre même si ce sont des albums terribles. Le métal traditionnel a dormi depuis longtemps, même Iron Maiden et son Book of Souls était cool sans véritablement impressionner. Je dois remonter à Brave New World d’Iron Maiden pour véritablement être frappé par une fulgurance et une dévotion. Firepower n’est pas une redite des anciens albums de Judas Priest même si on y retrouve une ambiance vintage avec la voix de Rob Halford (67 ans) qui est démentielle. Passée la pochette superbe, l’agencement même des titres est un bijou. 14 titres pour un disque de heavy métal pur qui n’est ni un concept-album ni un best-of, c’est beaucoup. Mais mettre les deux premiers singles en pistes 1 et 2 est un coup de maître. Terrain déjà conquis donc, on met l’auditeur dans un confort de déjà entendu. Puis les morceaux s’enchaînent avec une alternance mid-tempo et speed. Et au milieu, un interlude au piano qui sert d’intro au morceau suprême, Rising From Ruins. Et on retrouve l’alternance dite plus haut pour finir sur une power-ballad. Je n’ai mis en lumière qu’un morceau mais le reste est d’une maîtrise inimaginable, une cohérence insolente qui arrive pourtant à varier les ambiances. Et ce, sur 14 titres ! Je ne parle même pas de soli de dingues dans chaque titre, des riffs à la tronçonneuse d’une trouvaille presque étrange. Tout amateur de métal jurerait que tous les riffs ont déjà été entendus et qu’il est impossible d’en créer de nouveaux. Musicalement, c’est toute la quintessence du heavy métal. C’est la première fois depuis les derniers albums sus-cités que je n’arrive pas à trouver un morceau plus faible que les autres, un arrangement plan-plan, un riff boring ou même des paroles faciles. Bon, ce n’est pas non plus de l’ésotérique ou de la triple lecture mais ça reste d’une qualité d’écriture mature et très référencée. Je suis retombé amoureux, comme dans la chanson de Chimène Badi. Du métal.

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Ceux qui n’aiment pas le métal peuvent lire le dernier paragraphe. J’avoue volontiers être passéiste concernant la musique en général, je ne comprends plus le rock actuel et dans une moindre mesure celui depuis les années 2000. J’ai pourtant vécu de loin la période neo-metal dans mes années universitaires mais je n’ai jamais cédé aux chants de leurs sirènes. Parce que ces vieux groupes ont accompagné des trajets interminables en bus, des longues marches solitaires, des séances de fumette confidentielle, des discussions avec des personnes âgées, des lectures horrifiques et surtout des périodes d’interrogation existentielle adolescente. Et là Judas Priest accompagne encore cette écriture. ET NON, JE NE SUIS PAS « BORN IN THE WRONG DECADE ». Je suis exactement là où je dois être, m’enfin quelque part, je devrais aussi être quelque part dans un chalet en montagne avec des tonnes de vinyles, une machine à écrire pour asseoir définitivement mon statut d’écrivain à succès et plusieurs de mes écrits encore inachevés déjà pressentis pour une adaptation par M. Night Shyamalan, Del Toro ou Bayona, une bouteille de vin mousseux au frais pour chaque écrit terminé, une superbe créature qui fait dans l’art (hin hin hin), une muscle car américaine. En attendant, j’ai déjà les lunettes rondes et la cigarette et qui sait, un des éléments du cliché aussi.

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Le cerisier sous la neige

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Elle sourit.

Jamais elle n’aurait pu imaginer à quel point le froid pouvait brûler. Le contact de ses pieds avec la glace lui fait plus l’effet d’une vive chaleur pointue. Comme si ses plantes étaient piquées par des aiguilles. Surtout celle de droite, sur laquelle elle prenait plus appui en marchant. Preuve en est, son soulier droit est toujours celui qui s’usait plus vite, quand elle en mettait. 

Elle remercie pourtant ce froid glacial sans quoi elle n’aurait jamais pu aller au-delà de ce lac. La nage est inconcevable pour son corps chétif et son esprit habitué à l’horizontalité stable. Couper par la forêt ? Non plus, les rumeurs rapportent que des esprits malfaisants s’y tapissent. Comme pour lui signifier que l’autre rive est déjà proche, le vent apporte ces fleurs de sakura dont la floraison ne choisit ni printemps ni hiver.

Sakura, quel nouveau nom parfait pour une fille dont la beauté éphémère est vouée à être exhibée par ses parents à chaque étranger fortuné par les apparences. Mais il lui semble avoir déjà connu ce mot au détour d’une page d’un livre ou en attrapant les bribes d’une chanson. Pourquoi ne pas l’associer à la neige qui est son salut ? Yukizakura, voilà comment on l’appellera dorénavant. Le cerisier sous la neige.

Elle sourit.

Illustration: Catmouse

Alice

Pourquoi chaque adulte que je croise esquisse un sourire lorsque je raconte ce que j’ai vu au Pays des Merveilles.

Ces adultes qui eux-mêmes se nourrissent de récits mythologiques, symboliques, allégoriques et encore plus incroyables comme dans ce recueil qu’ils appellent La Bible, qui n’est autre que Dieu au pays des hommes. Dans mes aventures, j’ai croisé nombre de créatures qui m’ont faite passer de pion à reine. Et il y a sûrement des situations invraisemblables mais similaires dans leur livre. Savent-ils seulement que mon histoire a inspiré chez eux des enseignements qu’ils prodiguent dans ces confréries où on goûte à l’ésotérisme ? Mais j’imagine qu’il est plus glorieux de citer cette Bible, qui a eu l’avantage d’être arrivé en premier et qui a su mélanger le vrai du faux en prônant l’approximation. Au lieu d’avouer que l’histoire d’une fillette trop curieuse, dont les péripéties sont ouvertement ambiguës pour leur raisonnement sélectif, est tout aussi valable. Si seulement ils pouvaient passer de l’autre côté du miroir, pour enfin savoir que ce chat n’a rien de différent avec ce qu’ils appellent la foi. Il a disparu, je ne le vois plus mais son sourire est resté.

D’ailleurs, j’ai utilisé le mot « foi » dans la phrase que j’ai dite dans le livre. Tiens donc.

« Ma foi, pensa Alice, il m’était arrivé de voir un chat sans sourire mais ce sourire de chat sans chat, c’est bien la chose la plus curieuse que j’aie contemplée de ma vie » (Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll)

Illustration: Catmouse

Into my wild

Je prendrai la route. Non, ma route.

Je ne ferai pas comme certains audacieux qui vont jusqu’à tenter de reproduire l’expérience de Chris McCandless en essayant d’atteindre ce fameux bus 142. Ils y laissent leur vie parfois, comme le rapporte plusieurs articles. Le plus triste est que ces personnes qui espèrent échapper à la même essence consumériste et uniforme reproduisent en réalité ce schéma.

En prenant la même route, ils ne font que marcher dans les pas de Chris, ne font que refaire son chemin, ne font que creuser le sillon de la voie que Chris a choisie. Exactement comme le fait la génération à laquelle ils veulent échapper. Cette génération qui se concurrence à coups de publications qu’ils espèrent spectaculaires, de surenchères micro-médiatiques autour de la rencontre de telle personnalité, de l’expérience culinaire dans tel resto chic, de l’exploration de telle partie du monde, de l’acquisition de tel objet, de l’immersion purement physique et photogénique dans tel groupe d’enfants défavorisés. Quand nous étalons nos moindres petites victoires et expériences, les assimilant à des exploits que nous nous empressons de partager sur les réseaux sociaux, l’absence autant que l’excès de réactions nous minent au final, puisque nous met une pression inutile. Arriverai-je enfin à susciter l’attention comme les autres ? Arriverai-je à égaler le degré d’attention de mon précédent post ?

Le « wild » dans Into The Wild n’est pas forcément celui qu’on imagine. Il peut se trouver dans cette zone d’inconfort que l’on ressent quand on ne se connecte pas. Chris ne m’a pas invité à suivre son chemin de croix de Chris mais à trouver ma propre épreuve, de vivre mon propre Golgotha, pour renaître sans l’approbation de gens que je ne connais même pas au fond, si ce n’est à travers leurs photos de profil.

Pour tout cela, je n’ai besoin que d’une chose: laisser mon smartphone.

Illustration: Catmouse

L’Inquisiteur

Ma fatigue s’entend plus qu’elle ne sent. Par le grincement de mes sandales poussiéreuses, par le râle que mon souffle devient à l’approche de la bouche dans la roche. Le chant qui accompagne l’envol des oiseaux, le doux gargarisme de la cascade à laquelle je m’abreuve, ces sonorités aléatoires sont les repères qui augurent de la proximité de mon repaire.

À chaque fois, ce feu qui irradie l’extrémité de mon bâton sans le consumer, comme pour me montrer qu’il est heureux de revivre. Ce feu qui ne se sent utile que dans le noir. Pour éclairer les ténèbres de mon antre et l’obscurantisme de la pensée commune de cette ville où j’ai été.

Redouté par ces simplets, qui comme les vagues viennent lécher le sable puis se retirer pour laisser place à leurs déjections, toujours de manière synchronisée, j’ai hérité d’un nom de leur cru. Ce nom qui éloigne par bonheur les frileux curieux mais qui encourage les plus téméraires à oublier leurs préjugés: L’Inquisiteur.

Ils colporteront sans doute les inepties les plus fantasques me concernant. Sans savoir ce que ma tunique immaculée ne dit pas, quels desseins ornent mon âme, ce que je cache dans les entrailles de cette montagne éventrée.

Illustration: Catmouse

New Year’s Eve (and Adam)

Partir vers une destination inconnue pour eux. Quitter vers la fin de l’année. Pour revenir vers le début d’une autre. Pour finir une année et en débuter une autre avec un voyage. Le pont parfait.

Ils quittèrent les routes fréquentables pour plonger dans celles que l’on appelle « secondaires ». Pourquoi « secondaires » d’ailleurs, alors que ces bourbiers sont tout ce qu’il y a de plus primaire. Plus ils s’enfonçaient dans cet inconnu, plus chacun d’eux glissait dans une excitation anxieuse. Il demanda si elle était bien sûre d’avoir lu la carte. Elle répondit s’il était bien sûr d’avoir mis assez de carburant. Chacun hésita intérieurement tout en répondant « oui » fermement. Aussi fermement que la route semblait se finir devant eux. En un ravin.

Il : « Euh…la route se finit ici. On ne peut pas revenir sur nos pas, le réservoir est à sec. Je croyais que tu avais bien lu la carte »
Elle : « Je croyais que tu avais bien assez de carburant »

Chacun pensa qu’ils étaient là, au milieu de nulle part, un 31 décembre. Un jour de fin d’année, devant la fin d’une route. L’ironie du sort, l’humour divin. Mais au fond, étaient-ils obligés de finir le voyage en voiture sur une route ? Le plus beau des voyages était à coté de chacun d’eux.

Elle : « Tu penses à ce que je pense ? »
Il : « Non, c’est toi qui penses à ce que je pense ! »

Pour 2018, le plus merveilleux des vœux serait d’avoir quelqu’un qui vous fasse voyager sans avoir besoin de routes, de voitures, de cartes. Quelqu’un qui vous fasse voir les facettes les plus inconnues du monde en ayant juste de l’imagination.

Illustration: Catmouse